Carte postale ancienne du village de Saint-Martin-de-Belleville en Savoie, enneigé en hiver, avec son église et des maisons traditionnelles

Au cœur de l’hiver savoyard, en ce mois de février 1683, la vallée des Encombres était recouverte d’un épais manteau neigeux. Dans cette contrée isolée, où la nature dicte ses lois, les habitants du hameau de Planlebon menaient une existence austère, rythmée par le labeur et la foi. Les hivers y étaient rudes, marqués par des tempêtes de neige fréquentes et un isolement quasi total. Chaque déplacement représentait un défi, chaque trajet une épreuve. Pourtant, la foi tenait une place centrale dans leur existence, et même les pires conditions climatiques ne sauraient les détourner de leurs obligations religieuses.

Carte postale ancienne du hameau de Planlebon à Saint-Martin-de-Belleville, représentant un paysage de montagne en Savoie

Ce matin-là, les villageois de Planlebon se rassemblaient au cœur du hameau. Comme chaque dimanche, ils se mettaient en route par petits groupes pour se rendre à la messe dominicale en l’église Saint-Martin, un trajet éprouvant de près de deux heures à travers la neige et les sentiers escarpés.

Parmi ces groupes, celui formé par Georges Girod, un homme de 49 ans respecté dans le village, accompagné de son fils Martin, âgé de 15 ans, avançait d’un pas assuré. À leurs côtés, Georges Sollier, 45 ans, et son fils François, 20 ans, marchaient prudemment, habitués aux dangers de la montagne. Jean Ulliel, un homme robuste et endurant d’une trentaine d’années, fermait la marche, scrutant les cieux menaçants.

Le sentier qu’ils empruntaient serpentait à flanc de montagne, bordé de hauts sapins courbés sous le poids de la neige. Chaque pas était rendu difficile par l’épaisseur du manteau neigeux, chaque souffle s’échappait en un nuage de vapeur dans l’air glacé. Le groupe progressait lentement, certains échangeant quelques mots, d’autres priant en silence, concentrés sur leur marche. Tous connaissaient les dangers de la vallée des Encombres, qui portait bien son nom : les avalanches y étaient fréquentes, et chacun savait qu’il suffisait d’un instant pour que la montagne se réveille brutalement.

Soudain, un grondement sourd, d’abord lointain, fit vibrer l’air glacial. Puis le bruit s’amplifia, résonnant entre les parois rocheuses. Un pan entier de neige s’était détaché des hauteurs et dévalait la pente avec une vitesse effrayante. L’alerte fut immédiatement donnée par ceux qui marchaient en tête, et chacun tenta de se mettre à l’abri derrière les quelques rochers ou sapins massifs bordant le sentier. Mais la masse neigeuse qui déferlait était d’une violence inouïe. En quelques secondes, l’un des groupes fut frappé de plein fouet. Georges Girod et ses compagnons furent pris dans le tumulte glacé, emportés sans qu’ils aient eu le temps de réagir. La « poussière de neige », soulevée par la déferlante, obscurcit le paysage, plongeant les autres villageois dans la stupeur et l’effroi. Lorsque l’avalanche s’arrêta aussi brutalement qu’elle était apparue, elle ne laissa derrière elle qu’un silence glaçant et un vide irréel.

Gravure ancienne représentant un sauvetage après une avalanche en montagne, avec des secouristes creusant dans la neige

Les autres villageois, stupéfaits et impuissants, restèrent figés un instant avant de se précipiter vers le lieu du drame. Certains s’élancèrent en hâte vers le chef-lieu pour chercher du secours, tandis que d’autres tentaient désespérément d’arracher leurs compagnons à l’étreinte glaciale de la montagne. Lorsque les renforts arrivèrent, les recherches commencèrent aussitôt. Pendant des heures, les hommes fouillèrent sans relâche la neige et la glace, jusqu’à ce qu’un cri déchire le silence : un corps venait d’être retrouvé. L’espoir d’un miracle persistait encore, mais un à un, les cinq hommes furent extraits de leur linceul de glace, figés dans une ultime lutte contre l’inévitable. Sur leurs visages marqués par le froid se lisait le combat désespéré qu’ils avaient livré contre la puissance implacable de la nature.

Le deuil s’abattit sur la vallée tout entière. Les habitants de Planlebon et des hameaux voisins se rassemblèrent autour des familles endeuillées, partageant leur douleur dans une communion silencieuse. La montagne, dont ils tiraient leur subsistance, venait de leur rappeler une fois de plus qu’elle demeurait maîtresse de leurs vies.

Le 15 février 1683, les dépouilles furent transportées au cimetière de Saint-Martin-de-Belleville. L’acte de sépulture fut rédigé par le curé Antoine Balme, et les inhumations furent autorisées par Monseigneur François-Amédée Milliet de Challes, archevêque de Tarentaise. La nouvelle de cette tragédie se répandit dans toute la région, renforçant la crainte des avalanches et la conscience des dangers inhérents à la vie en montagne.

Extrait d'un acte ancien de 1683 en Savoie mentionnant GIROD, SOLLIER et ULLIEL, document généalogique manuscrit

À cette époque, Planlebon était un hameau reculé, où la vie s’organisait au rythme des saisons, entre labeur agricole et rituels religieux. Malgré les nombreux périls, ses habitants persistaient à y vivre, attachés à leur terre et à leur communauté. Mais avec le temps, la rudesse des hivers et l’isolement eurent raison de leur détermination. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, l’exode rural conduisit à l’abandon progressif de ces hameaux. Après 1850, Planlebon fut déserté, ses maisons de pierre livrées aux vents et aux fracas du temps.

Aujourd’hui, seuls quelques vestiges de murs effondrés et des ruines éparses subsistent autour de la petite chapelle dédiée à Saint Antoine de Padoue, témoins silencieux du passage éphémère de ces familles qui, jadis, peuplaient ces hauteurs inhospitalières. L’histoire de Georges Girod, de son fils Martin, de Georges Sollier, de François et de Jean Ulliel ne se résume pas à un simple fait divers oublié des siècles passés. Elle demeure gravée dans la mémoire des anciens et préservée dans les archives de la vallée, rappelant les dangers constants auxquels étaient confrontés ceux qui vivaient en montagne. Leur destin tragique incarne la lutte incessante contre une nature à la fois nourricière et impitoyable. Aujourd’hui encore, les habitants de la région honorent leur souvenir, perpétuant la mémoire de ces hommes courageux, dont la tragédie illustre l’indissociable lien entre l’homme et sa terre.


Crédit photo : 
- Image de couverture : Carte postale ancienne - Saint-Martin-de-Belleville sous la neige - Gimy
- carte postale ancienne de Saint-Martin-de-Belleville - hameau de Planlebon
- Die Gartenlaube, auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons
- Acte de sépulture de GIROD, SOLLIER et ULLIEL du 15 février 1683 - Archives de la Savoie, registre paroissial de Saint-Martin-de-Belleville - cote 3E 606, vue 30.

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Vieilles photos en noir et blanc avec une vue de la Tour Eiffel, symbolisant les souvenirs familiaux pour des recherches généalogiques

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